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Quand ChatGPT devient le co-auteur invisible des copies

2025-12-09 4:14

S06E09 – Radio J – Chronique Tech

Quand ChatGPT devient le co-auteur invisible des copies


Rudy Saada : Bonjour Stéphane. Cette semaine, on parle d’un sujet qui fait grincer bien des profs et fait sourire bien des élèves : la triche à l’école. Mais attention, une triche nouvelle génération, dopée à l’intelligence artificielle.


Alors, je ne sais pas pour vous, mais j'ai des souvenirs assez émus de mes tentatives de triche à l'école. La petite antisèche pliée en accordéon, le voisin qui pousse sa copie l'air de rien... C'était artisanal, c'était risqué, ça demandait une certaine dextérité ! Et ensuite même s’il y a prescription aujourd’hui, j’ai poussé l’artisanat en ayant à la fin des années 80/début des années 90 des calculatrices ordinateurs de la marque HP où je mettais tous mes cours sans exception. Aujourd’hui, l’aide à la triche ne se cache plus dans la trousse, elle est hébergée dans le cloud. On demande à ChatGPT un plan, une rédaction, un calcul… et le tour est joué.

Mais la nouveauté, c’est que les écoles commencent à réagir. Et de manière assez radicale.


Rudy Saada : Radicale comment ?


Eh bien, en revenant tout simplement… au stylo et au papier. C’est ce qu’on a vu dans un reportage de BFM Business devenu viral : des grandes écoles comme l’ESSEC, Sciences Po ou CentraleSupélec ont décidé de bannir les ordinateurs pendant les examens.

Les copies numériques, c’est fini. Place aux feuilles, à l’écriture à la main, et même à des oraux à la chaîne.


Ce qui est frappant, c’est le paradoxe : ces écoles, vitrines de la modernité, se tournent vers le plus vieux des outils. Mais elles n’ont plus le choix. Car ChatGPT, Gemini ou Claude sont devenus les “co-auteurs” invisibles de milliers de copies.


Rudy Saada : On a l’impression que tout le monde s’y est mis ?


Exactement. Selon une étude publiée en octobre par l’agence Heaven, près de 80 % des 18-25 ans utilisent une IA générative au moins une fois par semaine. Et un tiers avoue l’utiliser pour ses devoirs ou travaux de groupe.


Mais la réalité, c’est que la triche devient indétectable. Une étudiante à Sciences Po racontait dans Le Monde qu’elle faisait écrire sa dissertation en anglais par ChatGPT, puis la traduisait elle-même pour brouiller les pistes. D’autres réécrivent tout en changeant le ton, pour “humaniser” le texte.

Et certaines classes vont encore plus loin : pendant les examens en ligne, toute la promo se connecte sur un Google Doc commun et se partage les réponses générées par l’IA. Une triche collaborative..


Rudy Saada : Donc, le retour du stylo, c’est une solution temporaire ?


Oui, c’est un réflexe de survie. Mais ça ne suffira pas. Et surtout, ce phénomène dit quelque chose de plus profond : le rapport des jeunes au savoir est en train de se transformer.

Dans la 4eme vague du baromètre Notre avenir à tous, regroupant des statistiques publiées par Hélène Roques, dans une enquête réalisée avec Ipsos auprès de 1000 jeunes français à l’âge du collège montre que près d’un adolescent sur deux estime que l’école ne prépare pas vraiment à la vie réelle.

Dans ces conditions, l’IA n’est pas vécue comme un outil de triche, mais comme un outil d’efficacité.


L’étude dit aussi autre chose : près de 70 % des jeunes ne vérifient pas systématiquement les infos qu’ils trouvent en ligne. Ils confondent vitesse et vérité.

Et ça, c’est la clé : avec l’IA, la réponse arrive instantanément… et elle a l’air vraie. Donc on l’utilise, sans la questionner.

Enfin, les ados sont ambivalents : 60 % pensent que l’IA les aidera à mieux apprendre, mais un tiers craint qu’elle les rende paresseux.


C’est d’ailleurs ce que souligne l’UNESCO dans un rapport récent : cette “crise de l’évaluation” est une chance. Une opportunité de repenser ce qu’on mesure vraiment à l’école.

Parce qu’au fond, que cherche-t-on à évaluer ? La capacité à mémoriser et restituer un savoir ? Une machine le fera toujours plus vite, sans fatigue, sans erreur. Il faut donc déplacer le centre de gravité.


Rudy Saada : Vers quoi, justement ?


Trois pistes se dessinent.

D’abord, évaluer la pensée critique. Demander à l’élève non pas d’écrire un texte, mais d’analyser un texte généré par l’IA : repérer les erreurs factuelles, les biais, les simplifications. Devenir, en somme, un auditeur de la machine.


Ensuite, valoriser le processus plutôt que le résultat. On pourrait noter les brouillons, les échanges, les corrections successives. Ce que l’IA ne sait pas encore faire, c’est douter, ajuster, tâtonner.


Et enfin, redonner sa place à l’oral. Pas l’interrogation stressante des années 80, mais un vrai dialogue. Un étudiant capable d’argumenter, de défendre ses idées, de rebondir sur une question inattendue prouve qu’il comprend vraiment.


Rudy Saada : Donc, l’école de demain ne sera pas sans IA ?


Exactement. Ce sera une école hybride, où l’élève apprendra à cohabiter avec ces outils.

Mais il faut se souvenir d’où l’on vient. Avant, on passait des heures dans les bibliothèques à feuilleter des encyclopédies. Il fallait chercher, croiser les sources, lire entre les lignes.

Puis Google est arrivé. On ne lisait plus tout, mais on devait encore savoir formuler une requête, trouver l’aiguille dans la botte de foin.

Aujourd’hui, avec l’IA, c’est la botte de foin elle-même qui tend l’aiguille. Et beaucoup la prennent sans se demander si elle est vraie, si elle est tordue, ou même si c’est une aiguille.


L’intelligence artificielle peut nous aider à apprendre, mais elle ne doit jamais apprendre à notre place.


A la semaine prochaine !