Radio JAll right, all right, all right" : McConaughey dépose sa voix comme une marque
S06E19 – Radio J – Chronique Tech - All right, all right, all right" : McConaughey dépose sa voix comme une marque
Ilana : Bonjour Stéphane. Aujourd’hui, on parle d’un acteur hollywoodien qui ne se contente pas de jouer les héros à l’écran : Matthew McConaughey vient de “verrouiller” son image et sa voix contre les dérives de l’IA. Concrètement, il a fait quoi ?
Il a décidé que son identité n’était plus un buffet à volonté pour les algorithmes. McConaughey a déposé sa voix et son visage comme des marques déposées. Un peu comme Nike protège sa virgule ou Apple sa pomme.
Il a enregistré des extraits officiels auprès de l’office américain de la propriété intellectuelle. Et même sa réplique culte de Dazed and Confused — le fameux « All right, all right, all right » — est désormais sous protection juridique.
Son All right, all right, all right
Et là, on touche à quelque chose de plus profond que le cinéma : on est en train d’assister à la transformation de l’identité en “actif exploitable”. Avant, votre visage et votre voix, c’était votre corps. Aujourd’hui, c’est aussi un fichier. Un fichier copiable. Modifiable. Monétisable.
Parce qu’avec l’IA, il ne s’agit plus seulement d’usurpation “pour se moquer”. Il s’agit d’usurpation “pour vendre”. Une voix clonée peut faire une pub, un message politique, un appel frauduleux. Une vidéo deepfake peut “attester” que vous avez dit quelque chose que vous n’avez jamais prononcé. Et la différence entre une blague et un crime… tient parfois à une seule diffusion virale.
Donc oui : aujourd’hui, si une IA veut dire « All right » avec son accent texan, elle va devoir soit sortir le carnet de chèques, soit s’attendre à une pluie d’avocats.
Ilana : Mais pourquoi passer par le droit des marques ? On a déjà le droit à l’image, non ?
Le droit à l’image, c’est la voie lente. C’est souvent un combat moral, civil, parfois flou, qui peut durer des années. Le droit des marques, c’est la voie rapide. L’artillerie lourde.
Pourquoi ? Parce que la marque sert à empêcher qu’on trompe le public sur l’origine d’un produit ou d’un contenu.
Si demain une pub utilise une imitation parfaite de McConaughey pour vendre du dentifrice, sans son accord, ce n’est plus seulement un débat éthique : c’est de la contrefaçon et de la tromperie, comme pour un faux sac Vuitton. Et le trademark a un avantage : il est taillé pour la riposte industrielle. Notifications, retraits, dommages, injonctions.
Et c’est urgent parce que l’écosystème s’emballe. Scarlett Johansson s’est déjà retrouvée au cœur d’une polémique publique sur une voix qui ressemblait à la sienne. Drake a vu circuler des morceaux entiers générés par son “double” numérique. Et ce n’est pas réservé aux stars : il suffit d’une note vocale WhatsApp ou d’un message sur Instagram pour cloner quelqu’un.
Le vrai choc, c’est celui-ci : l’IA rend la copie presque gratuite, mais l’original reste inestimable. Donc la tentation de voler l’original devient massive.
Ilana : Donc demain, on va tous déposer notre voix comme un logo ? Même moi ?
Oui Ilana, c’est même nécessaire comme pour toutes les personnalités publiques. Votre voix, c’est votre signature. Et pour le grand public, on se dirige vers trois changements majeurs — et un quatrième qu’on oublie souvent.
Premier changement : le “double numérique” devient un business.
McConaughey n’est pas contre l’IA. Il est contre le vol. Il travaille déjà avec ElevenLabs pour une version synthétique officielle de sa voix. Demain, une star pourra louer son double : doubler un film en 50 langues sans repasser en studio.
Deuxième changement : la fin du Far West juridique.
En Europe, l’AI Act arrive pour imposer la transparence. L’idée : qu’un contenu généré par IA soit identifiable, signalé, traçable. Ça ne supprimera pas les deepfakes, mais ça change l’arbitrage : si une plateforme laisse prospérer de la tromperie, elle devient beaucoup plus attaquable.
Troisième changement : la protection devient un standard.
Aux États-Unis, certains États légifèrent déjà. Le Tennessee a voté l’ELVIS Act pour protéger spécifiquement les musiciens contre le clonage vocal et l’exploitation non autorisée.
Et le quatrième changement, le plus important : la preuve devient une industrie.
On va devoir prouver qu’on est bien soi-même. Comme on a dû apprendre à prouver une transaction bancaire avec du 3D Secure, On va entrer dans un monde où une interview, une vidéo, une story… devront pouvoir être “certifiées”, sinon elles seront contestables par défaut.
Ilana : On termine avec la question qui fâche : qui gagne ce bras de fer, au final ?
À court terme ? Les avocats spécialisés ! En France, des experts comme Déborah Journo, Merav Griguer ou Fabrice Perbost sont déjà sur le pied de guerre pour construire ce nouveau bouclier juridique. Nous allons en effet assister à une explosion de litiges, de demandes de retrait, de plateformes sommées d’agir.
Mais à long terme, ce qui gagne, c’est la traçabilité. On change d’époque : avant, “voir c’était croire”. Désormais, “voir c’est suspect”.
Le geste de McConaughey, ce n’est pas un caprice de star. C’est un caillou dans la mare qui annonce une nouvelle règle : dans un monde de deepfakes, notre identité n’est plus seulement personnelle, elle devient patrimoniale.
On n’empêchera peut-être pas les robots de nous imiter. Mais on peut exiger qu’ils ne nous volent ni la vedette, ni la signature, ni les royalties.
A la semaine prochaine !
Son All right, all right, all right (si on a le temps)