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— « Trump, premier président “IA-native” »

2025-10-20 4:30Saison S6 · Épisode 8

S06E08 – Radio J – Chronique Tech — « Trump, premier président “IA-native” »


Rudy Saada


Ce matin, parlons de Donald Trump et de sa manière très particulière d’utiliser l’intelligence artificielle. On a vu passer des images surprenantes ces derniers mois…


Oui, et c’est exactement ça qui est frappant : Trump a transformé la présidence en studio de création numérique. Prenez les exemples récents : lui en roi avec une couronne sur une fausse couverture de Time, lui en pape sur Truth Social, ou encore cette vidéo où Gaza devenait une station balnéaire avec des casinos Trump. Ce qui est nouveau, c’est que ces images ne viennent plus seulement de militants anonymes — elles sont assumées, relayées, parfois même créées par la communication officielle de la Maison-Blanche.


Rudy Saada


Mais attendez, on a toujours eu de la manipulation d’images en politique, non ?


Oui, mais là on change d’échelle. Avant, un photomontage maladroit faisait scandale. Aujourd’hui, l’IA permet de créer des images parfaitement crédibles en quelques secondes. Et surtout, Trump a compris quelque chose que peu de dirigeants ont saisi : l’important n’est plus que l’image soit vraie, c’est qu’elle circule. Pendant le bras de fer budgétaire en octobre, la Maison-Blanche a diffusé des mèmes générés par IA — la Faucheuse pour illustrer les coupes budgétaires, des caricatures d’opposants démocrates. Quand on leur fait remarquer, la réponse est simple : “On s’amuse”. Sauf qu’entre-temps, des millions de personnes ont vu ces images.


C’est une stratégie délibérée. D’abord, court-circuiter les médias traditionnels. Ensuite, occuper l’espace en permanence. Et le plus inquiétant : remplacer progressivement les faits par des visions. Une Gaza avec des casinos, ce n’est pas un projet politique, c’est une émotion, un fantasme qu’on partage en un clic. Enfin, c’est de la propagande participative : des supporters créent du contenu, la Maison-Blanche le légitime.


Rudy Saada


Vous disiez que Trump a ouvert une boîte de Pandore. Est-ce qu'on a déjà des exemples concrets de cette diffusion à l'international ?


Absolument. Regardez l'Inde. Lors des dernières élections, on a vu des deepfakes ressusciter des politiciens morts pour qu'ils s'adressent à leurs électeurs. Plus fort encore, le Premier ministre Narendra Modi utilise une IA pour traduire ses discours en temps réel dans des dizaines de langues, mais avec sa propre voix. Il peut ainsi toucher personnellement des millions d'électeurs dans leur langue maternelle. C'est un outil de connexion de masse redoutable.


Rudy Saada


Donc, ce n'est pas que de la manipulation négative, ça peut aussi être un outil de communication ?


Exactement, mais la frontière est incroyablement mince. En Inde, l'opposition a riposté avec des clips parodiques en clonant la voix de Modi. On est dans une véritable 'guerre des mèmes' augmentée par l'IA.


Rudy Saada


Et en Europe, plus près de nous, est-ce que ça arrive aussi ?


Le phénomène est bien là, surtout du côté des partis populistes. En Allemagne, le parti AfD utilise massivement l'IA pour créer des images qui n'ont jamais existé : des foules de migrants menaçantes, des familles allemandes 'idéales' et blanches pour illustrer leur vision de la nation. En Italie, le vice-premier ministre Matteo Salvini a diffusé une fausse image d'une fillette mangeant une pizza aux insectes pour dénoncer les politiques alimentaires de l'UE. Et ça va jusqu'à des deepfakes très ciblés : en Irlande, une candidate à la présidentielle a été victime d'une vidéo la montrant se retirer de l'élection. Au Royaume-Uni, un député a découvert une vidéo de lui annonçant sa défection à un autre parti. Tout était faux. L'idée est de créer une 'preuve' visuelle d'une menace ou d'un événement, même si cette preuve est entièrement fabriquée. Ça court-circuite le débat rationnel pour ne jouer que sur l'émotion et la peur.


Rudy Saada


On est donc bien au-delà de la simple blague, comme le prétend Trump...


Très largement. On entre dans une ère de 'propagande esthétique'. La force de ces images, c'est qu'elles sont belles, marquantes, et qu'elles donnent un sentiment d'authenticité, même si tout est faux. Elles ne cherchent pas à convaincre par l'argument, mais à séduire par le visuel. La vraie question maintenant, c’est celle de l’appropriation. Ces techniques vont se diffuser encore plus largement. Trump a ouvert une boîte : celle d’une politique où l’image compte plus que le programme, où la viralité remplace l’argumentation. Et tant que ça marche électoralement, difficile d’imaginer un retour en arrière.


À la semaine prochaine !


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