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Israël, la puissance tech qui dérange

2024-08-26 4:30Saison S5 · Épisode 9

RadioJ S05E09 - Chronique Tech -

Israël, la puissance tech qui dérange


Rudy : Waze guide vos trajets, Mobileye protège votre voiture, les systèmes israéliens sécurisent vos données... Sans le savoir, vous dépendez déjà d'Israël plusieurs fois par jour ! Ce matin, Stéphane Zibi nous dévoile un phénomène fascinant : comment un pays plus petit que la Bretagne, au cœur des tempêtes géopolitiques, s'impose comme l'une des premières puissances technologiques mondiales.


Bonjour Rudy, bonjour à toutes et à tous.


Quand on parle d'Israël dans l'actualité, ce n'est jamais pour évoquer la technologie. C'est pour parler de guerre, de tensions, de controverses. Mais il y a une autre réalité, bien plus silencieuse et infiniment plus puissante : celle d'un pays qui s'impose comme LA superpuissance technologique du 21ème siècle.


Car ne nous y trompons pas : Israël n'est pas un pays qui fait de la tech. C'est un pays qui façonne la tech mondiale.


Vous utilisez Waze pour éviter les embouteillages ? Créé à Tel-Aviv, racheté par Google pour plus d'un milliard. Votre voiture a des systèmes d'aide à la conduite ? Il y a de fortes chances qu'ils utilisent Mobileye, acquis par Intel pour 15 milliards. Vous stockez vos données dans le cloud ? SolarWinds protège probablement vos informations.


Et le record d’une vente vient d'être pulvérisé : Google a sorti le chéquier pour Wiz, géant de la cybersécurité, 32 milliards de dollars - sa plus grosse acquisition à date. Pour vous donner une idée : c'est plus que le PIB de certains pays européens. Et il y a moins d’une semaine c'est au tour de CyberArk d'annoncer son acquisition par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars.


Rudy : 32 milliards pour Wiz, 25 milliards pour CyberArk... Des chiffres absolument vertigineux ! Mais comment un pays si petit, constamment sous tension, peut-il rivaliser avec les géants américains et chinois, peut-il produire autant de licornes technologiques ?


Le secret, Rudy, c'est un écosystème unique au monde, forgé dans l'adversité. Dans un pays confronté à l'instabilité permanente, entreprendre devient littéralement une forme de survie nationale.


Les unités d'élite comme 8200 - l'équivalent de notre DGSE numérique - ou Talpiot forment des génies de la tech dès 18 ans. Anecdote révélatrice : Gil Shwed, l'inventeur du pare-feu informatique moderne et fondateur de Check Point, a commencé à coder... dans une base militaire du désert du Néguev.


En Israël, on code avant même d'avoir passé son permis de conduire.


Cette formation militaire crée une mentalité particulière : résoudre des problèmes impossibles avec des ressources limitées. C'est exactement ce qu'on demande aux start-ups.


Résultat : Israël investit 6,1% de son PIB en R&D - record mondial absolu, loin devant la Corée du Sud et les États-Unis. Tel-Aviv, classé 4ème écosystème technologique mondial, et concentre plus de startups par kilomètre carré que la Silicon Valley elle-même.


Dans ce pays, échouer n'est pas une honte, c'est un passage obligé vers l'innovation. Cette chutzpah - qu’on peut traduire par audace assumée - permet d'oser ce que d'autres n'osent pas.


Rudy : C’est surtout, dans le domaine médical, cette excellence israélienne fait-elle aussi des miracles ?"


Dans le médical, Rudy, Israël frappe encore plus fort et sauve des vies à l'échelle planétaire.


ReWalk permet aux paraplégiques de remarcher grâce à des exosquelettes robotisés. OrCam donne littéralement la vue aux malvoyants par l’intelligence artificielle via un petit boîtier qui lit le monde à voix haute.


Mais la vraie révolution, c'est le cancer. Depuis janvier 2024, Israël propose le test sanguin Galleri : une simple prise de sang qui détecte 50 types de cancers avant même l'apparition des symptômes. Le pays devient l'un des premiers au monde, hors États-Unis, à démocratiser cette technologie révolutionnaire qui pourrait sauver des millions de vies et économiser des milliards à la sécurité sociale.


À l'Université de Tel-Aviv, les nano vaccins contre les cancers gastro-intestinaux développés par l'équipe du Prof. Satchi-Fainaro viennent de recevoir la prestigieuse bourse européenne EIC Transition.


Il y a quelques jours à peine, l’Université hébraïque de Jérusalem annonçait une percée dans l’immunothérapie avec la découverte de cellules immunitaires ‘suralimentées’ qui tuent le cancer plus efficacement.


Et voici un 1er paradoxe qui dérange profondément : même les pays qui critiquent le plus vivement Israël politiquement... investissent massivement dans sa technologie. L'Arabie Saoudite, officiellement en conflit, finance secrètement des startups israéliennes, depuis des années. C'est une forme de diplomatie par la technologie.


Rudy : "Cette dépendance technologique mondiale ne pose-t-elle pas un véritable problème de souveraineté ? On pourrait dire qu’Israël contrôle nos GPS, nos systèmes de sécurité, nos données de santé..."


C'est LA question géopolitique du 21ème siècle. Aujourd'hui, pourtant TOUS les géants mondiaux sans exception ont leur centre R&D en Israël : Google y emploie 2000 ingénieurs, Apple y développe ses puces, Meta y conçoit ses algorithmes, Amazon y teste ses IA. Plus de 400 multinationales y développent, presque naturellement, leurs produits les plus stratégiques.


Le pays capte 25% des investissements européens en cybersécurité. Nos banques, nos hôpitaux, nos gouvernements ont leurs données en France mais dépendent des technologies israéliennes. C'est une forme de soft power absolu.


Car dans le numérique, l'excellence n'a effectivement pas de frontières, mais elle crée des dépendances. L'influence aujourd'hui et encore plus demain ne se mesure plus en missiles ou en portes-avions, mais en lignes de code et en brevets.


Rudy : "Alors, quelle leçon tirer de ce phénomène israélien pour la France et l'Europe ?"


Voici un autre paradoxe fascinant : Israël divise géopolitiquement, mais sa technologie unit le monde entier. Elle guide nos trajets, soigne nos cancers, protège nos données. Israël n'a pas encore de siège au G7, mais il siège déjà au conseil d'administration de notre avenir numérique.


Pour la France, c'est un réveil brutal ! Nous excellons dans l'aéronautique, nous maîtrisons le nucléaire, mais dans le numérique ? Nous accusons un retard dramatique. Station F à Paris face à l'écosystème israélien, c'est un peu David contre Goliath... sauf que cette fois, Israël n’est pas David !


La leçon est implacable : au 21ème siècle, la vraie souveraineté, c'est la souveraineté technologique. Et sur ce terrain, Israël a pris plusieurs longueurs d'avance sur la plupart des membres du G7.


Rudy : "Une chronique montrant bien cette puissance technologique israélienne ! Mais justement, Stephane, cette domination numérique soulève parfois des questions complexes. Cette semaine, une actualité illustre parfaitement ces enjeux : des familles de victimes du 7 octobre viennent d'attaquer Meta en justice pour plus d'un milliard de dollars. Ils accusent Facebook et Instagram d'avoir facilité la diffusion en direct des attaques terroristes. Comment analysez-vous cette affaire qui mélange tech, terrorisme et responsabilité des plateformes ?"


Déjà il faut le rappeler, le 7 octobre n’a pas seulement été un massacre : c’était une mise en scène globale, diffusée sur les réseaux sociaux comme une campagne de communication terroriste.


C'est donc un procès historique. qui pose la question : quelle est la responsabilité des plateformes numériques face au terrorisme comme ces mêmes plateformes ont eu un impact décisif lors des Printemps Arabes.


Le cas est particulièrement tragique : la famille Idan du Kibboutz Nahal Oz a vu l'attaque de leur domicile diffusée en direct sur Facebook. Leur fille Maayan a été tuée pendant cette diffusion, leur père Tsachi kidnappé puis assassiné à Gaza.


Ce qui est nouveau, c'est qu'on ne reproche pas seulement à Meta d'avoir hébergé le contenu, mais d'avoir facilité sa diffusion massive par ses algorithmes. C'est la différence entre être un simple hébergeur, statut qui a toujours permis à Meta ou les autres plateformes de passer entre les gouttes, et devenir un amplificateur. En permettant la diffusion de ces atrocités, Meta a transformé nos écrans en armes psychologiques.


Rudy : "Les plateformes peuvent-elles vraiment empêcher ce type de diffusion ?"


C'est un défi technique majeur, Rudy. La modération en temps réel, c'est extrêmement complexe. Quand des terroristes diffusent en direct, les algorithmes ne peuvent pas distinguer immédiatement un contenu terroriste d'un reportage d'actualité. Quand la modération arrive après le crime, c’est déjà trop tard.Les plateformes sont devenues les complices techniques des tueurs, même malgré elles.


Le vrai problème, c'est l'après. Les familles accusent Meta de continuer à laisser circuler ces images malgré les signalements répétés. Là, c'est plus difficile à justifier techniquement.


Pour que les auditeurs comprennent un peu le problème. Ce que Meta (et les autres plateformes aussi) utilise :

- Le hashing et la détection automatique : les vidéos terroristes connues sont “empreintées” numériquement (hash) et bloquées si repostées à l’identique. Ils utilisent aussi des modèles d’IA de reconnaissance visuelle : en cherchant les vidéos similaires (même si légèrement modifiées). Et seulement en dernier recours pour les cas ambigus, ils font appel à des modérateurs humains.


Mais ce système a des failles :


Quand on fait du live = pas de pré-modération : une vidéo diffusée en direct ne peut pas être bloquée avant diffusion.


Quand la vidéo est modifiée = le hash devient inefficace : un simple filtre ou un changement de format permet de passer à travers.


Le délai de réaction : même avec 2 minutes de retard, les images ont déjà été capturées, partagées, archivées.


La modération multilingue incomplète avec les contenus en hébreu, arabe ou modifié lexicalement échappent souvent à la détection.


Et on reparle de la minorité ultra bruyante et extrêmement bien organisée la propagande en boucle : dès qu’un contenu “choquant” devient viral, des centaines de copies apparaissent, plus difficiles à gérer.


Il faut aussi comprendre que ces plateformes traitent des milliards de contenus par jour. Donc c’est on va dire que c’est compliqué.


Rudy : "Un milliard de dollars, c'est réaliste ?"


Le montant peut paraître énorme, mais il faut le mettre en perspective. Meta génère plus de 100 milliards de chiffre d'affaires annuel. Un milliard, c'est moins de 1% de leur CA.


Mais au-delà de l'argent, c'est le précédent juridique qui compte. Si ce procès aboutit, cela pourrait obliger toutes les plateformes à revoir fondamentalement leurs systèmes de modération.


C'est d'ailleurs ce qui se passe en Europe avec le Digital Services Act : on impose aux géants du numérique des obligations de moyens, pas seulement de résultats. Et les sanctions si sanctions bien sûr pourront aller bien au-delà de ce milliard. En demandant cette sommes les familles veulent médiatiser cette procédure ce qui est aussi un des buts. Qu’importe si les familles toucheront la somme, elles souhaitent aussi qu’enfin ces plateformes (on peut inclure TikTok, qui vient d’embaucher, une américaine juive à la tête de son département de modération d’ailleurs, YouTube et X dans le lot) soient enfin à la hauteur de l’enjeu. Les minorités ultra bruyantes se trouvent en position de force, en régulant, en interdisant l’anonymat et en étant vraiment sévères en supprimant définitivement les comptes diffusant de la haine sous toutes ses formes, elles serviront la cause du bien.


Merci et excellentes vacances à toutes et à tous !