Radio JS06EXX – Radio J – Chronique Tech Quand une partie de la tech tourne le dos à la démocratie
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Quand une partie de la tech tourne le dos à la démocratie
lana : Bonjour Stéphane. Cette semaine, une phrase choc tirée d’une interview de la journaliste Raphaëlle Bacqué dans Le Point : “une partie des élites de la tech ne croit plus à la démocratie”. C’est une provocation pour faire vendre du papier, ou c’est un constat sérieux ?
Stéphane : Bonjour Ilana. C’est un constat très sérieux, et je dirais même que c’est l’un des enjeux politiques majeurs de notre décennie. On a longtemps vu la tech comme un simple “secteur économique”. C’était une erreur. Aujourd’hui, la tech est un pouvoir. Un pouvoir qui n’est pas seulement économique, mais politique, idéologique, et qui concurrence directement les États.
Ce n’est plus l’histoire de start-ups sympathiques dans des garages. C’est l’histoire d’infrastructures privées (nos réseaux sociaux, nos clouds, nos IA) qui gouvernent la place publique, l’accès à l’information et même le déroulement des conflits. La question n’est plus si elles ont un pouvoir, mais comment elles l’utilisent.
Ilana : Un pouvoir qui concurrence les États, c’est très fort. Est-ce qu’on a des exemples concrets, qui vont au-delà de la simple modération sur les réseaux sociaux ?
Stéphane : Absolument. L’exemple le plus frappant et le plus récent, c’est ce qui se passe aux États-Unis depuis la réélection de Donald Trump. Il a créé une commission spéciale, le DOGE (Department of Government Efficiency), pour démanteler ce qu’il appelle “l’État profond”. Et qui a-t-il mis à sa tête ? Elon Musk et Vivek Ramaswamy. On a donc le patron de X, Tesla et Starlink qui a un mandat officiel pour réformer l’administration américaine. C’est une fusion quasi-inédite entre un pouvoir technologique privé et l’appareil d’État.
Autre exemple : la guerre en Ukraine. L’accès à internet pour l’armée ukrainienne dépend en grande partie des satellites Starlink, qui appartiennent à Musk. À plusieurs reprises, il a menacé de couper ou restreint l’accès pour influencer des opérations militaires. Un seul homme, par une décision privée, peut donc changer le cours d’une guerre. C’est une prérogative de chef d’État, pas de chef d’entreprise.
Ilana : C’est vertigineux. On a l’impression que ces patrons de la tech se voient comme des leaders mondiaux. Est-ce qu’il y a une idéologie derrière ça, une doctrine qui justifie cette prise de pouvoir ?
Stéphane : Oui, et elle est de plus en plus décomplexée. Le parrain intellectuel de ce mouvement, c’est Peter Thiel, le co-fondateur de PayPal et l’un des premiers investisseurs de Facebook. En 2009, il a écrit une phrase qui est devenue un manifeste : “Je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles.”
Cette idée, autrefois marginale, infuse aujourd’hui une partie de la Silicon Valley. C’est un courant qu’on appelle la “Dark Enlightenment” (les sombres Lumières) ou le mouvement néo-réactionnaire. Pour eux, la démocratie est lente, inefficace, irrationnelle. Ils lui préfèrent une sorte de “techno-monarchie” ou de “gouvernement-entreprise” dirigé par une élite éclairée… c’est-à-dire eux-mêmes. Ils ne cherchent plus à convaincre la démocratie, mais à la contourner, à la rendre obsolète par la technologie.
Ilana : Face à cette offensive, que fait-on ? Est-ce qu’on est juste des spectateurs impuissants ? L’Europe, par exemple, a tenté de réagir avec des lois comme le DSA (Digital Services Act).
Stéphane : C’est exactement la bonne question. L’Europe est le seul acteur qui tente de construire une digue. Le DSA est une arme cruciale, car il part du principe que les grandes plateformes ne sont pas des entreprises comme les autres. Elles créent des “risques systémiques” pour la société (désinformation, haine en ligne, etc.) et doivent donc être auditées et régulées comme telles. C’est une tentative de reprendre le contrôle politique.
Mais le rapport de force est brutal. L’Europe régule, mais elle ne produit que très peu de ces technologies stratégiques. On régule des géants américains ou chinois. L’alerte de fond, c’est celle de la souveraineté. Sans autonomie technologique, notre souveraineté politique et démocratique est menacée.
Ilana : Alors, la phrase à retenir de cette chronique ?
Stéphane : La tech n’est plus un outil, c’est une force politique. Et une partie de ses élites ne se contente plus d’ignorer la démocratie : elle la considère activement comme un obstacle à abattre.
A la semaine prochaine !